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04.09.2014

Poutine : thérapie soviétique pour la Crimée

   

D’après le président russe Vladimir Poutine, les évènement qui ont conduit à la conquête, l’annexion ou la réunification de la Crimée, selon les différentes dénominations, étaient synonymes de "thérapie" pour un traumatisme profond, "une blessure infligée à notre peuple suite au schisme dramatique survenu au XXème siècle".

Cette tentative de justification de la violation flagrante des lois internationales a été faite le 14 août 2014 à Yalta, en Crimée, au cours d’un discours aux membres de la Douma, le Parlement russe. Les journalistes se sont empressés de relayer ce soi-disant "ton conciliant" ainsi que l’intention déclarée au sujet de l’Ukraine de l’Est de "faire tout ce qui est en notre pouvoir afin que ce conflit soit stoppé". Etant donné que ce discours a été prononcé quelques heures seulement avant que des journalistes britanniques n’observent une colonne de transports d’infantrie blindés et d’autres équipements militaires lourds passer de Russie en Ukraine, le scepticisme est de rigueur.

Poutine, néanmoins, est resté prudent, avec un vague renvoi historique à une "guerre civile". Il avait été beaucoup moins retenu dans son discours d’annexion le 18 mars quand il affirmait sans ambigüité que le traumatisme auquel il faisait référence était le démembrement de l’URSS et la séparation actuelle de l’Ukraine et de la Russie.

Il semble que le refus de Moscou ces dernières semaines d’avouer qu’ils approvisionnent les militants en mercenaires et en armes, parmi lesquelles le système de missiles surface-air Buk qui servit à abattre l’avion de ligne malaysien MH17 , ne soit que pour la forme. Les militants se sont ouvertement vantés de recevoir des renforts de Russie, et leurs ex-leaders russes comme Alexander Borodai et l’ancien officier des services d’espionnage russes Igor "Strelkov" Girkin viennent d’être remplacés par d’autres Russes: Vladimir Antyufeyev, ancien chef de la sécurité deTransnistrie, une autre république pro-russe non reconnue, et son ex-président Alexander Karaman, et d’autres encore.

En raison de l’augmentation du nombre de morts et du soutien russe qui ne faiblit pas, de nombreux analystes ont avancé l’idée que les pays de l’Ouest pouvaient essayer de mettre fin au conflit en Ukraine de l’Est en acceptant une sorte de compromis sur la Crimée. Pour cela, il est important de rendre compte de ce que les premiers six mois d’occupation russe ont représenté pour de nombreux Ukrainiens, y compris pour l’immense majorité des Tatars de Crimée.

Un procès-spectacle à la mode soviétique

Les Tatars de Crimée sont bien placés pour savoir ce qu’est un traumatisme. Ce qu’ils ont enduré du temps des tsars ou à l’époque soviétique les ont rendus profondément anxieux à l’idée de retomber sous le joug russe. De toutes façons, eux comme d’autres citoyens ukrainiens, incluant des russes ethniques, se considèrent ukrainiens et n’ont aucune envie de changer de nationalité.

Pendant le mois qui a suivi la saisie des bâtiments gouvernementaux par les soldats russes le 27 février, c’était principalement des unités para-militaires pro-russes qui se chargeaient de réprimer les personnes ouvertement opposées à l’annexion. Ce rôle est désormais rempli par le gouvernement. Un certain nombre de mesures prises conjointement par les Services Fédéraux de Sécurité de Russie (FSB) et par les autorités d’occupation ont pour but de faire taire les voix dissidentes et de dissuader les autres de monter au créneau.

Quatre citoyens ukrainiens participant à une manifestation pacifique contre l’annexion ont été arrêtés en mai et transférés à Moscou où ils ont été accusés de préparer un attentat "terroriste" en Crimée le 9 mai, jour anniversaire de la victoire. Aucune attaque n’a eu lieu ce jour-là, ce qui n’a pas empêché les personnes d’être arrêtées après la date à laquelle le soi-disant attentat était planifié.

L’un des "suspects", Oleg Sentsov, est un réalisateur de cinéma internationalement connu et le parent unique de deux enfants. Les accusations du FSB selon lesquelles il serait un membre du groupe ultranationaliste ukrainien Right Sector et qu’il aurait fomenté un attentat terroriste avec trois jeunes complices sont complètement absurdes.

Il est également ridicule d’accuser l’activiste de gauche Oleksandr Kolchenko, un autre "suspect" dans cette affaire, d’être un membre de ce mouvement d’extrême droite. Les seules "preuves" de cette affaire sont les "confessions" des deux autres suspects, Gennady Afanayev et Alexei Chirny. Comme Sentsov et Kolchenko ont déclaré tous les deux avoir été torturés, il y a de bonnes raisons de penser que ces confessions ont été obtenues sous la contrainte.

Tout ceci rappelle furieusement les procès-spectacles de dissidents pendant l’époque soviétique. A l’image d’autres groupes nationalistes pendant l’ère soviétique, "Right Sector" a été systématiquement diabolisé par le Kremlin et les medias russes. Une étude faite en Russie a montré que ce groupuscule était plus souvent cité dans les médias qu’aucune autre organisation à l’exception du parti au pouvoir "Russie Unie". Exponentiellement plus qu’en Ukraine, où le candidat présidentiel de Right Sector a obtenu moins dֵ% aux élections du 25 mai, démontrant par là le manque de poids politique de ce parti.

En marge du procès, le personnel d’un centre d’art criméen a été récemment convoqué. Ces personnes sont suspectées d’avoir participé au "complot" sous prétexte qu’elles ont autorisé l’utilisation de leurs locaux pour donner des leçons de secourisme. Afanasyev a organisé ces cours en raison de la recrudescence des violences commises sur les opposants à l’annexion. Ceci, aux yeux du FSB, est un acte néfaste qui prouve qu’il y a conspiration.

Quatre autres activistes, également ouvertement hostiles à l’annexion, ont purement et simplement disparu, et les autorités refusent de front de prendre des mesures pour les retrouver.

Ils ne font rien non plus pour enquêter sur le meurtre en mars dernier du Tatar de Crimée Reshat Ametov, kidnappé en plein jour devant le Parlement de Crimée alors qu’il s’était posté seul pour protester.

Intimidation par le système

Les assurances initialement données par la Russie que les droits des Tatars seraient respectés n’ont pas réussi à rallier le soutien de cette communauté pour une sécession de la Crimée. Après que le Mejlis (l’assemblée) des Tatars ait appelé au boycott par leurs compatriotes du réferendum du 16 mars, des problèmes s’annonçaient. A la fin du mois d’avril, le vénérable chef des Tatars de Crimée Mustafa Dzhemiliev était banni de Crimée pour cinq ans.

Ce bannissement est intervenu à la veille du 70ème anniversaire de la déportation en 1944 de l’entière population des Tatars de Crimée. Deux jours avant les traditionnelles fêtes commémoratives dans le centre de Simféropol pendant lesquelles 50 000 personnes ont l’habitude se retrouver, tous les rassemblements publics furent annulés dans toute la Crimée.

Un énorme contingent de soldats et de policiers anti-émeute russes a été déployé pour garantir qu’aucun rassemblement ne puisse être organisé. Des hélicoptères militaires ont surveillé les petits attroupements qui réussirent malgré tout à se constituer dans les environs de Simféropol et de Bakhchysaraj.

En mai, les autorités de Crimée nouvellement en place ont déclaré qu’une manifestation pacifique qui avait eu lieu contre le bannissement de Dzhemiliev avait constitué un acte "extrémiste" et donnèrent un avertissement officiel au chef du Mejlis, Refat Chubarov. Au début de juillet, il était lui aussi banni de son pays pour cinq ans. Ismet Yuksel, directeur de l’Agence de Presse de Crimée et conseiller en relations avec la Turquie pour le compte du Mejlis, vient juste de subir le même sort.Yuksel a la nationalité turque mais il vit en Crimée depuis vingt ans.

Ces mesures ne sont pas nouvelles. Il était courant à l’époque soviétique de bannir les gens qui ne pouvaient être emprisonnés sous peine de scandale international.

Depuis mai, les foyers des Tatars de Crimée sont fréquemment les sujets de nombreuses perquisitions et le FSB a de plus en plus tendance à traiter tout Musulman pratiquant comme un ’"extrémiste". Dzhemiliev a rapporté que les agents du FSB mettent ouvertement les mosquées sous surveillance et que des perquisitions sont effectuées dans les écoles musulmanes et chez les prêtres. Le 16 août des procédures administratives ont été enclenchées contre un directeur d’école après qu’un livre inscrit sur la liste des publications interdites en Russie ait été découvert. Le but de cet acte est évidemment d’intimider les Musulmans et de leur montrer ce que les autorités et le FSB ont le pouvoir de faire.

La liste russe est sans fin et l’interprétation du concept "extrémisme" qui y est faite est depuis longtemps remise en question par les ONG internationales. Mais la Direction Spirituelle des Musulmans de Crimée s’est quand même sentie obligée de dresser une liste des ouvrages désormais prohibés.

L’un des derniers organes médiatiques indépendants de Crimée, TV Chornomorska, a été définitivement fermé au début du mois d’août. Les programmes tatars de la chaîne d’état "Krym" ont été refusés.

Le 3 juin, le rédacteur en chef du bulletin officiel du Mejlis "Avdet", Shevket Kaibullaev, a été convoqué par le procureur. Il a reçu un avertissement concernant l’utilisation de concepts jugés "extrémistes" et provoquant des tensions inter-ethniques. Le procureur a statué que les mots "annexion" et "occupation russe" étaient extrémistes.

Face à toutes ces mesures répressives, on ne peut que s’interroger. Le recours aux peines de bannissement, aux arrestations et au harcèlement par les autorités est-il ce que Poutine entend par "thérapie" historique ? Ou bien est-ce la résurrection des méthodes de l’ére soviétique employées contre les voix des dissidents ?

Halya Coynash

(Traduction :Pierre Mercier)

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